Fin de Google Reader. Vers un vrai Knowledge Management dans les rédactions ?

Les flux rss ne sont pas et n’ont jamais été destinés au grand public. Sorte d’API pour non-développeur, je ne compte plus le nombre de services que j’ai pu tester parce qu’ils acceptaient les flux RSS comme inputs entrants, pour partager une photo, une vidéo ou un lien sur mon blog et en un seul clic, alors que je ne savais même pas à quoi ressemblait une balise html.

Le meilleur d’entre-eux IFTTT, catalyse à mon sens parfaitement tous les usages du RSS sans jamais devoir utiliser une seule ligne de code.

Le plus utile de tous ces usages possibles des flux RSS, c’est bien évidemment la veille informationnelle. Le B-A BA, l’alpha et l’oméga des communicants. Ecouter d’abord pour être écouté ensuite. Distribuer du lien et de l’attention, faire partie du réseau en connectant les dots. Donner à voir pour recevoir ensuite. Peut-être. Un jour.

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Construire une veille efficace prend du temps, mais c’est un fond de commerce inestimable, notamment pour les journalistes. C’est d’ailleurs la première chose que je donne à mes étudiants et en formation dans les médias: le fichier opml avec toutes mes sources, patiemment filtrées et amoureusement répertoriées dossier par dossier, thématique par thématique, depuis 2002. Un fond de sauce, une soupe originelle, une base sur laquelle chacun peut construire son propre référant, ajouter ses propres sources en fonction de ses propres passions et centres d’intérêt.

L’arrivée de Facebook, mais surtout de Twitter, a radicalement changé la donne. Les effets de levier de la viralité (et du SEO) sur le trafic généré, et surtout du real-time sur l’impression (souvent factice) d’être up-to-date quand on reçoit une info dans la minute et non plus dans la journée, m’ont permit de sérier le temps et l’énergie consacrés à la veille d’une tout autre manière. D’une façon sans doute plus efficace dans le “chaud” alors que c’est justement dans le “froid” que résident bien souvent les principales pépites informationnelles, ces articles d’experts, ces posts incongrus, ces lol cachés qui, une fois remis dans leur contexte, toilettés et augmentés d’une plus-value, peuvent être renvoyés à la surface des médias traditionnels et éventuellement, y crever l’écran.

Mais les usages évoluent, ma propre consommation d’informations aussi a muté puisque déliée des cycles de production prédéfinis (en gros, quand je suis sorti des shifts de prod de la rédac web à la RTBF). Quelques mois plus tard à peine, en mars 2009, je faisais le constat que mon “tweet-reader” avait déjà tué mon “rss-reader”. (ndlr: C’est d’ailleurs à peu de choses près à ce moment-là que Google a décidé de l’extinction de Reader) Le flux tout-court avait remplacé les flux RSS dans mon digest quotidien. Un gain de temps, parfois, un process plus facile surtout. Là où j’avais habitude de me pencher 3 ou 4 heures par jour sur mon reader, il me suffisait désormais de laisser les colonnes de Tweetdeck se remplir toutes seules en tâche de fond et de garder un oeil sur mes listes pour y discerner le signal du bruit.

En 5 ans, les listes Twitter ont réussit à remplacer les dossiers du Reader et le real-time social le once-a-day global.

Nous sommes 3 ans plus tard et la course à laquelle se livre Google pour enfin devenir “social”, via Google +, face à Twitter & Co aura finalement raison de ce magnifique outil qu’est l’agrégateur. Cela ne signifie pas la mort du RSS pour autant. D’autres services (je pense notamment à Feedlyil y en a d’autres, cfr. la liste de Nithou. EDIT ou encore ce Gdoc avec toutes les alternatives connues à ce jour) vont profiter de la brèche pour essayer de consolider une position qui ne pouvait jusqu’ici être trustée que par Google. Un marché de niche certes, mais marketingement très homogène. La rentabilité de ce service, n’a jamais été une réelle préoccupation pour Google, même si le rachat de Feedburner et l’injection de publicité aurait pu le laisser penser. A moins que le salut ne passe par des solutions self-hostée, mais à l’échelle des individus isolés, je n’y crois pas trop.

EDIT 18H47: Cecile Dehesdin, sur Slate.fr, relaie les propos du créateur d’Instapaper Marco Armen, qui rappelle que quand l’outil a été lancé en 2005, avant les iPhones, «il a détruit le marché pour les clients RSS d’ordinateurs. L’innovation s’est complètement arrêtée pour plusieurs années, jusqu’à ce qu’iOS crée un nouveau marché”. (…) «Maintenant, nous serons forcés de remplir le trou que va laisser Reader, et il n’y a pas d’alternative évidente immédiate. On va enfin sûrement voir de l’innovation substantielle et de la compétition entre les applis RSS pour la première fois depuis une décennie»

Une opportunité pour les entreprises de presse et les médias

A l’échelle des entreprises, la veille stratégique (aussi appelée “Knowledge management”) est désormais assurée par d’autres services, payants, qui eux aussi ajoutent des couches sociales à leurs produits afin d’inclure un maximum de ressources humaines dans le processus. Des Super Google Reader en quelque sorte, qui en plus permettent l’archivage et mise en base de données grâce à l’OCR (ex. Knowledge Plaza*) et qui peuvent, en poussant encore un peu plus loin la logique de porosité des murs de l’entreprise, être couplée à des solutions de CRM (ex: SalesForces)

Bizarrement, et à ma connaissance, aucune entreprise ou groupe média n’offre de tels outils à ses journalistes. Pourquoi ? Parce que le journaliste est viscéralement attaché à “ses” sources, “son” carnet d’adresses, “ses” informateurs ? Peut-être. Mais là aussi les mentalités changent et la méta-rédaction issue de la culture numérique apporte bien plus qu’elle ne retranche.

La fin de Google Reader en tant qu’outil individuel constitue donc une réelle opportunité pour les médias qui souhaiteraient enfin internaliser, mutualiser et sémantiser la veille de leurs journalistes au sein des leurs rédactions et d’industrialiser le partage des connaissances avec les autres départements (marketing, communication, etc.). De faire enfin circuler l’info in house dans des maisons dont c’est pourtant le métier mais qui comme tout bon cordonnier est bien souvent le plus mal chaussé.

In fine, celait permettrait, j’en fais le pari, de délivrer des produits journalistiques bien plus consistants, puisque fruit d’une mise en commun de ressources humaines et transmedia (textes, liens, photos, vidéos, infographies, bases de données, n’importe quel fichier numérique, en fait.) rendues disponibles et accessibles grâce à un effort collectif de création de sens (par les journalistes) et de plus-value économique (par le marketing/la com) au sein des entreprises médias elles-mêmes.

En bref, une véritable stratégie Open Data par et pour les médias, devenus eux-mêmes pleinement plate-forme car disposant d’un maximum d’API sur leurs propres contenus enrichis, permettant ainsi d’en monétiser la circulation.

*disclosure: Knowledge Plazza a été co-fondée par Olivier Verbeke, avec qui j’ai co-fondé NEST’up