10 conseils à un jeune journaliste (web), par Nicolas Becquet


Publié le 20 novembre 2012 par Damien Van Achter

Billet rédigé par Nicolas Becquet (Webmaster éditorial et journaliste à L’Echo) dans le cadre d’un atelier délivré en alternance avec Olivier Lambert (CEO Doc Side Stories) lors des masterclass que j’organise pour  l’IHECS

Ce post aurait très bien pu s’intituler Lettre à un jeune journaliste web, en référence à la correspondance que Rainer Maria Rilke a entretenue avec un jeune poète, Franz Xaver Kappus, âgé de 20 ans, à la recherche de conseils sur son œuvre en gestation. Le recueil intitulé Lettres à un jeune poète, est composé de dix courriers, écrits entre 1903 et 1908. Il y expose sa vision de la création et de l’acte littéraire. Il s’agit, selon le sous-titre du recueil, d’une « méditation sur la solitude, la création, l’accomplissement intérieur ».

L’aventure poétique décrite s’articule autour de trois thèmes qui sont, selon moi, également applicables au métier de journaliste.

  • Rilke commence par expliquer qu’il est essentiel d’être en phase avec soi-même.
  • Le deuxième thème, qui découle du premier: seuls le travail et l’exigence permettent d’atteindre une oeuvre digne de ce nom. Il faut sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier.
  • Enfin, et c’est sans doute l’idée qui m’a le plus marqué: il plaide pour une confrontation vitale avec la réalité:

« Si votre vie quotidienne vous paraît pauvre, ne l’accusez pas; accusez-vous plutôt, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour en convoquer les richesses. Pour celui qui crée, il n’y a pas, en effet, de pauvreté ni de lieu indigent, indifférent.« 

Voici donc sur cette base, dix conseils pour un jeune journaliste:

1 – Le terrain, le terrain, le terrain

Il s’agit d’une des bases du métier de journaliste: avoir tous ses sens en éveil et savoir trouver la bonne info quel que soit le terrain. L’information est partout. La meilleure preuve vient des faits divers qui font bien souvent émerger des pans entiers de réalités inconnues, des informations-iceberg qui ne demandaient qu’à être explorées, analysées et racontées. L’extraordinaire, c’est le quotidien. Alors, ouvre tes oreilles, inspire-toi de ce qui se passe autour de toi, tout en essayant de ne pas te cloisonner, de ne pas te laisser enfermer dans l’engrenage de la routine. Il faut également prendre garde à ne pas se faire piéger par son héritage socioculturel ou bien même aveugler par les a priori. Il faut au contraire s’en servir et utiliser les préjugés pour les confronter à la réalité des faits.

2 – Expérimente 

Il n’est évidemment pas nécessaire de savoir dès le début quel type de journalisme on souhaite pratiquer. Alors multiplie les expériences, fait des stages dans différents médias, propose tes services à des publications étudiantes ou associatives pour te faire la main et découvrir les bases du métier. Par ailleurs, il n’a jamais été aussi facile de créer un blog ou d’avoir accès à des outils d’éditions et de diffusions ultraperformants. Lance-toi, tente, rate, bidouille et retente. Tout ce que tu fais pourra te servir directement (CV, entretien, réseau…) ou indirectement grâce à l’acquisition d’un précieux savoir-faire. First Learn The Rules, Then Break Them …

3 – Deviens ton propre média

Une bonne organisation est la condition indispensable à la réalisation d’un travail efficace. Commence par te construire une petite boîte à outils en fonction de tes besoins (réseaux sociaux, instruments de veille, blog et matériel d’enregistrement). La création d’un blog est sans aucun doute la meilleure façon d’apprendre grâce à une triple confrontation:

  • confrontation aux manipulations techniques rudimentaires.
  • confrontation à la complexité de la chaîne de production de l’info, depuis sa collecte à sa diffusion en passant par son traitement et sa mise en forme.
  • confrontation à l’audience, ses exigences, ses réactions… Corrige, complète si besoin, la publication n’est pas la fin du processus journalistique, c’est une étape.

Devenir son propre média, c’est penser l’info dans sa globalité. C’est aussi apprendre l’humilité et découvrir l’intérêt de la collaboration. L’exigence d’une information recoupée et fiable doit être la colonne vertébrale de ton travail.

4 – Protège-toi

Le premier piège pour le journaliste web, c’est de se faire aspirer par la toile. Les conditions d’utilisations des services proposés par les géants du web sont truffées de clauses qui empiètent sur la vie privée des internautes. Souviens-toi cet adage  « Si le service que tu utilises est gratuit, c’est que c’est toi le produit« .

  • Le meilleur moyen de protéger ta vie privée, c’est de ne pas l’exposer en ligne. Prends garde au mélange des genres entre les sphères personnelle et professionnelle. En ligne ou hors ligne, des amitiés choisies à la légère peuvent se révéler dommageable pour ta réputation.
  • La logique des réseaux sociaux pousse à s’exprimer, à faire la petite blague qui fera mouche, mais c’est un miroir aux alouettes, ce qui amuse certains aujourd’hui en énervera peut-être d’autres plus tard, une fois l’euphorie retombée. La frontière est ténue et les dérapages sont vite arrivés.
  • Fais respecter ton image et ton travail. Pour cela, sois irréprochable sur la qualité de l’information, rends toujours à César ce qui appartient à César et utilise la licence Creative Commons pour les protéger tes productions.

5 – Entreprends

Dans un contexte de crise où les médias peinent à maintenir leurs journalistes en poste, il vaut mieux savoir vendre ses sujets. Pour cela, il faut comprendre le fonctionnement des médias, leurs besoins et leurs lacunes afin de viser juste. Le journalisme entrepreneurial se développe de plus en plus. Passer son projet de sujet au crible d’un business model est un très bon indicateur pour savoir s’il tient la route (plus-value, originalité…). Comprendre l’économie de la presse permet d’aller à l’essentiel et ainsi de trouver des modèles alternatifs comme le « crowdfunding« .

6 – Sois humble et enthousiaste

Personne ne viendra te prendre par la main et te proposer un poste, alors seuls ton enthousiasme et ta persévérance feront la différence. Tu débarques dans une rédaction et tu es l’un des seuls à maîtriser certains outils? Reste humble même si tu es devenu un roi des réseaux ou un as du datajournalisme, mets-toi au service des autres. Tes confrères auront toujours de bons conseils à te donner et ne manqueront pas de mettre le doigt sur les failles de ton travail. Alors, reste à l’écoute et prend garde à « l’ivresse numérique« .

7 – Démédiatise

Savoir où trouver l’information, comment l’enrichir et la diffuser sont des compétences essentielles. Mais à force d’être scotché à ton écran, tu risques d’en devenir aussi captif que l’internaute lambda. Le plus grand piège, c’est de devenir un « journaliste-spectateur« . Le web, c’est un flux, un courant capable de tout emporter sur son passage: opinion, sens critique, recul… Je préconise une « démédiatisation régulière« . Débranche le live, enlève tes Google Glass, décante, prends de la distance avec le mainstream et pose-toi quelques questions: « Et moi, au fait, qu’est-ce que j’en pense…? Qu’est-ce que j’apporte de plus…? Quelle est ma plus-value? Quelle est mon expertise? »

8 – Deviens ce que tu es et spécialise-toi

Ta personnalité, c’est ta plus-value. Ce que tu es est ton meilleur atout, peu importe ton domaine ou ta sphère d’activité. Lors d’une récente interview, Eric Fottorino, grand reporter et ancien directeur général du journal Le Monde, plaidait pour que les journalistes retrouvent « le sens de leur singularité ». Ajoute à cela l’originalité et l’éditorialisation et tu seras en bonne voie.

9 – Sois geek, mais pas trop !

Comprendre la mécanique du web est essentiel: ses codes, ses pièges, ses communautés… Le web est un champ d’investigation à part entière et la dématérialisation des contenus nécessite de savoir se mouvoir dans la jungle numérique. Mais attention, aie toujours à l’esprit la réalité des usages et compare-la à ta propre utilisation du web. Le piège consiste à penser que tous les utilisateurs ont le même niveau de compétence que soi-même. A partir de là, il y a un risque d’écrire et de concevoir des applications pour un public qui se réduit à un microcosme d’initiés. Ce peut être une stratégie gagnante pour certains médias de niche, mais attention de ne pas trop creuser le fossé au nom d’une innovation sans frein et sans audience.

10 – Eclate-toi : tu as un projet qui te tient à cœur, il paraît irréalisable? C’est que c’est un très beau défi qui t’apportera du plaisir et des savoir-faire. Tu n’as pas beaucoup de moyens? Qu’à cela ne tienne, fais-toi aider, utilise des logiciels libres, fais partie d’une communauté, partage ton expérience, suscite l’intérêt des internautes et fais financer ton projet.

Notre seule limite, nous-mêmes. Nos meilleurs alliés, le travail et la persévérance. Les carburants les plus efficaces: le plaisir, la rigueur et l’enthousiasme.

Bonne chance!

Nicolas Becquet

Le Blog MediaType


Sharing is Caring ... Do you care about this content ?

3 réflexions au sujet de « 10 conseils à un jeune journaliste (web), par Nicolas Becquet »

  1. Ping : Tour d’horizon de l’innovation dans la presse belge #obsweb

  2. Ping : Journalistes et médias: allégance et dissidence? - Mediatype.be

  3. Ping : 10 conseils à un jeune journaliste (web) « Le lab de Mediatype.be

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *