Copiepresse vs Google: Carte blanche à Philippe Laloux (Le Soir.be)
NDLR: Philippe Laloux est Digital Media manager au LeSsoir.be. Le billet ci-dessous fait partie d’une conversation initiée sur Google +, prolongée sur mon blog et sur OWNI.fr. Une parmi tant d’autres parmi celles qui ont égayé la toile ces derniers jours autour de cet « événement » numérique, juridique, économique, journalistique et philosophique (sisi) .
Joli travail de compile, Damien. Cette perspective historique devrait, aurait dû, je pense, relativiser solidement le psychodrame dont tout le monde se serait bien passé ces quelques derniers jours. Ce n’est pas le cas. Et c’est logique. Comment légitimer un combat qui, aujourd’hui, semble totalement à contre-courant de l’esprit et des pratiques actuelles du Web? C’est impossible et impensable.
Cet épisode surréaliste du conflit qui oppose Google aux éditeurs francophones belges (porte-parole silencieux des éditeurs du monde entier) donne certes lieu à de magnifiques débats, quasi « philosophiques », mais ils perd une bonne partie de son sens dès lors qu’on le ramène à sa vraie nature: juridique.
Pitié, que l’on nous épargne ces leçons de Web à deux balles sur les modèles économiques, les flux RSS, le droit de citation, le beurre et l’argent du beurre… On n’en est plus là. Et depuis belle lurette. Depuis 2007, pour être précis.
C’est justement l’intérêt d’une perspective historico-juridique.
Pour mémo, que s’est-il passé en 2006?
A l’époque, Google lance son nouveau service, Google News. Comme toujours, méthode Google oblige, l’interface n’est pas tout à fait à point. Google le reconnaît lui-même. Mais on aime ça.
Que faisaient-ils? Du grand n’importe quoi, en fait! Ils agrégeaient les contenus des sites de presse, compactaient tout en mémoire cache, et recrachait des articles à la demande, en fonction des critères de recherche introduits par l’internaute. Non pas un lien vers l’intégralité de l’article, en reprenant des extraits du site (comme ils le font très bien pour Google Search), mais une espèce monstre à trois têtes, en picorant le titre de l’un, la photo de l’autre et le « body », le texte, d’un troisième. Genre le titre de la DH avec la photo du Soir et l’article de Vers l’Avenir.
Les éditeurs avalent de travers. Je n’étais pas au soir.be à l’époque, mais en tant que journaliste, je peux comprendre. La crainte des éditeurs est aussi de voir Google commercialiser ces pages de news (ce qu’ils n’ont pas fait, du moins à l’époque). On assistait (ou aurait assisté) là à un crash de modèle économique: deux acteurs offrant gratuitement des news, valorisée auprès des annonceurs grâce au trafic généré. Sauf que, l’un des deux acteurs ne produisait pas les news, et l’un des deux acteurs les « piquaient ». C’est ce qui m’a amené à dire que « l’on ne bâtit pas un modèle économique en détruisant celui d’un autre ». C’est dans ce contexte-là qu’il faut l’interpréter. La comparaison est un peu bancale, mais je la tente: c’est la différence entre mettre un plug in du moteur de recherche Google sur son blog et s’approprier l’algorithme pour recréer un Google bis…
Quoi qu’il en soit, les éditeurs ne laissent pas passer, tentent de discuter avec Google (qui coupe court) et décident donc d’attaquer, via Copiepresse.
En 2007, la justice tranche: Google est coupable de violation de droits d’auteurs. Google fait appel. Et surtout, fait traîner la procédure. Celle-ci devient même interminable. Ils craignent visiblement la jurisprudence, les éditeurs du monde entier, et non des moindres, ayant les yeux rivés sur le cas belge.
Il faut 5 ans (cinq ans !!!, soit 5 siècles en temps internet) pour que, en deuxième instance, la justice rende enfin son verdict, le 5 mai dernier) et confirme la décision de 2007.
On connaît la suite: Google interprète de manière jusqu’auboutiste, un brin cynique comme le dit Damien, mesquine selon moi, la décision et blackliste les sites de presse francophones belges de Google Search. Et ce alors que jamais, jamais!, ces sites n’ont visé Google Search, jamais n’ont contesté le référencement tel qu’il est pratiqué (à moins d’être fous et inconscients)
Entre 2006 et 2011, que s’est-il passé ?
Première chose: les sites de presse se sont retirés de Google News. Mais surtout, surtout, les choses ont énormément évolué. A commencer par Google News lui-même qui a totalement changé se manière de procéder. Les outils ont changé: la métadonnée <NOARCHIVE>,par exemple, que tout le monde utilise et qui permet de facto de régler le problème. Et puis le contexte économique a évolué, les habitudes de conso sur le Web, les esprits, l’environnement… Et puis surtout, la presse et Google discutent. Ils discutent même ferme. C’était encore le cas la veille de la décision de Google de sucrer les sites de Google Search. Ils s’étaient donnés rendez-vous le lundi. Pour faire quoi? Pour retourner sur Google News, pardi. Pour pérenniser le référencement sur Google Search. Bref, avancer, ensembler.
Et puis, patatras, visiblement à la suite d’un cafouillage énorme entre Mountain View et Google Europe, intervient cette décision technique, débile, de blacklister les sites de presse belges. En 72 heures le souci était réglé. Mais on payait clairement les lenteurs de la justice qui refaisait monter à la surface un souci (que je crois réel) datant de 2006 dans le contexte 2011. Je peux comprendre que pour la plupart (dont moi) cela fait figure de combat d’arrière-garde, surréaliste. Analyser cela sous l’angle de la lenteur de l’appareil judiciaire permet, je l’espère de relativiser.
Ceci n’empêche que, d’un point de vue plus philosophique cette fois, je reste parfois effaré de voir à quel point certains conservent une vision terriblement idéologique du débat, s’enfonçant dans des stéréotypes cacochymes et s’aplatissant le doigt sur la couture face à leurs nouveaux dieux, Google, Facebook ou Apple (qui a aussi tenté un coup de force, en janvier dernier, avant de faire marche arrière). Comme je le tweetais, ils ne rêvent que d’internautes dociles, naïfs et crédules. Visiblement, il y en a. Voilà, ça c’était pour le coup de gueule.
J’espère, et je le crois, que d’ici peu de temps, ces sites referont leur apparition sur Google News. Le contexte, les pratiques, les outils, les esprits sont mûrs, de part et d’autre. Et surtout, la justice a enfin fini son travail. Let’s go.
PS: @ Fabrice Massin. Fabrice, tu mélanges un peu les débats, mais j’aurais deux questions: 1) pourquoi le service juridique de la RTBF traque-t-il la moindre de ses vidéos sur YouTube, avec menaces d’action judiciaire à la clé, alors que son contrat de gestion lui impose de diffuser ses contenus à un public aussi large que possible? Je vous trouve un peu « 2006″ sur ce coup
2) Quelle serait dès lors la réaction de la RTBF le jour ou Google ne se contente plus d’indexer les contenus You Tube ou autre Dailymotion, avec un thumbnail statique, mais référençait et permettait de visionner tous les contenus vidéos que vous produisez?
Merci à Philippe pour cette contribution sur ce thread que je trouve d’une tenue assez exemplaire. Merci à tous pour vos contributions. (NB: si vous avez repéré d’autres articles/thread là-dessus qui méritent d’être bookmarqués et mis en valeur pour leur « pédagogie », n’hésitez pas à me pinguer.)
Images CC marycesyl
3 Comments on "Copiepresse vs Google: Carte blanche à Philippe Laloux (Le Soir.be)"
Si le problème était le Google News de 2006, pourquoi avoir maintenu l'action en 2011 et demandé un arrêt qui contraigne au retrait de Google News en 2011? Pourquoi ne pas avoir simplement laissé tomber si le problème était résolu ? Ou alors si le Google News de 2011 posait encore problème, alors en quoi ?
Pour la com interne, il faut travailler avec les américains pour comprendre. Vu le texte de l'arrêt (sans doute mal formulé) il est normal que Google ai « freak out » et tout retiré.
amusant que tu me poses la question ici…enfin c'est ca aussi le web
tout d'abord je constate qu'effectivement nous n'avons pas du tout la même vision du web, de ses finalités et, visiblement, des rapports à entretenir avec ces acteurs, types Google, FB etc
de même pour ce qui concerne les débats payant/gratuit….. et de l'impact pour les utilisateurs finaux (ndrl les surfeurs)
pour répondre à la question 1: tout d'abord car nous essayons d'obtenir les droits pour une diffusion max mais que comme toujours dans ce genre de nego, nous ne pouvons le faire que dans un environnement RTBF. Ensuite car de nombreux acteurs/concurrents n'hésitent pas à faire du vol de contenu en pretexant reprendre sur leurs sites un contenu YT, qu'ils ont mis eux mêmes… He oui la « déontologie » est une vue de l'esprit pour certains. Et quand nous permettions l'embed, vous (lesoir aussi) n'êtes pas vraiment preneur car vs ne voulez pas amener du traffic sur le site d'origine.
Mais bon nos plateformes sont accessibles partout et donc nous permettons à tout le monde de venir voir les contenus, dans un environnement RTBF. Et grâce à Google les gens nous trouvent facilement
pour la question 2: ou serait le problème si c'est là que veulent aller les utilisateurs et qu'ils préfèrent regarder notre contenu sur cette plateforme? A titre perso je considère que les sites web ne représentent pas le futur…. Il suffirait de gèrer les droits en conséquences. Et à moins d'avoir des demandes démesurées, on sait trouver des accords avec Google
à un de ces jours
bat
Ca ne tient toujours pas debout.
1.Si le problème n´existe plus, pourquoi les sites copiepresse ne sont toujours pas sur Google Actualités?
2. Philippe Laloux dit encore une fois que seul Actualités pose problème. Le site de Copiepresse explique clairement et longuement qu´il y a deux griefs bien disctincts contre Google: a) Google Actualités, b) le cache de Google Web Search.
3. Le vif en ligne d´hier annonce que Copiepresse va demander en septembre 40 millions de dommages et interets á Google pour son utilisation de cache. Comment intégrer ca dans l´analyse de Philippe Laloux?
Et pourquoi les journeaux Copiepresse ne le disent pas?